Jongler avec les horaires pro et perso, c’est du boulot !

Article issu de la revue Option : magazine de l’UGICT CGT :

À travers une étude qui décrypte comment les salarié·es utilisent la flexibilité des horaires, le Centre d’études de l’emploi et du travail révèle la complexité de l’exercice. Que l’on soit cadre et mère de famille ou technicien·ne qui badge, l’autonomie temporelle varie selon les caractéristiques professionnelles et sociales

Comment font – concrètement – les salarié·es qui disposent d’une flexibilité des horaires de travail pour articuler les plages de temps professionnel et personnel ? C’est une question explorée la sociologue Valerya Viera Giraldo dans le cadre de son travail de thèse, et qui fait l’objet d’une publication par le Centre d’études de l’emploi et du travail.

La semaine de travail « standard », c’est-à-dire du lundi au vendredi sur des horaires diurnes et fixes, ne concerne plus aujourd’hui, en France, que 36 % des salarié·es (1). Ce changement a des conséquences. Il crée une ouverture permettant aux salarié·es de disposer de certains temps à leur convenance. Certains sociologues comme Jeanne Ganault (2) assimilent cette latitude à une « ressource » à la disposition des salarié·es. Cette approche rejoint le constat du Conseil économique, social et environnemental (Cese) à l’issue d’une consultation publique auprès de 10 000 personnes (3) : les salarié·es aspirent à davantage de liberté dans l’organisation du travail pour équilibrer leur vie. Une aspiration qui ferait écho à la flexibilisation des horaires obtenue par les employeurs à l’époque des lois Aubry, en échange de la réduction du temps de travail à 35 heures.

Un effort spécifique nommé « travail d’articulation »

Valerya Viera Giraldo cherche à comprendre dans quelle mesure cette ressource en est vraiment une, au service de quoi et de qui. En s’intéressant concrètement et précisément à l’articulation des temps, elle montre que celle-ci repose sur un travail supplémentaire qui est la « contrepartie invisible de l’autonomie temporelle associée au forfait-jours et aux horaires individualisés » ; elle repère notamment deux situations : celle des cadres mères de famille, et celle des technicien·nes qui badgent.

Telle une entomologiste observant un insecte, Valerya Viera Giraldo dissèque les temps du quotidien, et distingue les sphères de la vie professionnelle, familiale et/ou parentale, domestique, les loisirs, le sommeil, etc. Rendre compatibles ces différentes sphères n’est pas une mince affaire ; cela nécessite un effort spécifique, que Valerya Viera Giraldo nomme « travail d’articulation ». Ces tâches du quotidien sont « le plus souvent invisibles et invisibilisées par leur routinisation », précise-t-elle. Pour les repérer, la chercheuse a conduit des entretiens en demandant à chaque personne interrogée de décrire finement son « carnet temporel » afin d’obtenir le récit détaillé de deux journées, du réveil au coucher. « Ce protocole, explique-t-elle, a rendu possible la verbalisation des pratiques d’articulation des enquêté·es, souvent invisibles à leurs yeux, car naturalisées dans le quotidien. »

Une condition : la prévisibilité et la stabilité de la sphère personnelle

Elle a ensuite repéré le forfait-jours et les horaires individualisés comme deux dispositifs permettant d’individualiser le temps professionnel et a cherché – dans un échantillon de 27 femmes et de 19 hommes en emploi stable – comment font les salarié·es pour en faire une « ressource » au service de leur autonomie.

En ce qui concerne les techniciennes et techniciens qui badgent, les accords d’entreprise permettent une certaine flexibilité des horaires. Les heures flexibles constituent alors une ressource pour mieux articuler le temps professionnel et les différents temps personnels. Cette ressource varie cependant selon la prévisibilité et la stabilité de la sphère personnelle – par exemple quand l’organisation du travail parental doit s’accommoder des contraintes professionnelles d’une ou un conjoint.

Négociations avec le conjoint, la hiérarchie et les collègues

Les cadres au forfait-jours disposent d’une autonomie accrue, qui a pour corollaire d’importants efforts d’articulation répondant à la fois à la disponibilité professionnelle attendue des cadres et à leur capacité à faire face aux débordements et aux aléas. Valerya Viera Giraldo présente deux cadres, un homme et une femme, l’un pétri par une « culture de surefficience » et l’autre qui, comme de nombreuses mères, endosse de multiples « exigences imposées (parfois par elles-mêmes) au travail et en dehors ».

L’homme hyperexigeant a choisi de restreindre le temps partagé avec sa partenaire, avec laquelle il ne vit pas. Tous deux passent ensemble deux soirées par semaine, mais l’homme rentre dormir chez lui pour être proche de son lieu de travail le lendemain matin. La femme, elle, se lève extrêmement tôt (5h30) afin d’arriver au bureau à 7 heures et de s’en libérer à 16 heures, ce qui implique des négociations avec le conjoint, la hiérarchie et les collègues.

Reprise en télétravail le soir

L’étude aborde aussi la situation courante de cadres parents de jeunes enfants qui font une pause de 16 heures à 20 heures pour le travail parental, puis reprennent en télétravail le soir. « Pour être cadre autonome et répondre aux normes contemporaines de parentalité, les mères réalisent un travail d’articulation conséquent, » observe Valerya Viera Giraldo.

Ces études de cas amènent une première conclusion : tout d’abord, profiter de la ressource temporelle offerte par la flexibilité des horaires est conditionné par la prévisibilité et les aléas des autres sphères de la vie personnelle. Plus l’imprévisibilité s’invite dans les « carnets temporels », plus le travail d’articulation est important. D’où une seconde conclusion : l’autonomie temporelle apparaît finalement comme une ressource ambivalente, qui varie selon les situations professionnelles et sociales des salarié·es.

  1. Selon une étude du Credoc citée par le Conseil économique, social et environnemental (Cese).
  2. Jeanne Ganault, « Autonomie temporelle dans le travail salarié et articulation des temps sociaux. Qui peut organiser son temps quotidien ? » Sociologie, 4e trimestre 2025.
  3. Cese, « Articulation des temps de vie professionnel et personnel : de nouveaux défis », 23 avril 2024.
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